la planque
Y avait-il un 2e homme avec christian Ranucci dans la champignonnière ?
Ceux qui croient en sa culpabilité raillent volontiers cette théorie.
Ils se gausseraient moins s'ils savaient que cette hypothèse est imputable à leur propre camp.
la subordination
Que s'est-il passé dans la champignonnière où christian Ranucci enlise sa voiture ?
Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche par ses propres moyens à la faire sortir. Puis il se résout à chercher de l'aide.
C'est en 1978 qu'apparaitra la théorie du "2e homme".
Cette hypothèse part du fait que christian Ranucci s'assoupit dans son véhicule embourbé. L'obscurité du lieu, le contrecoup de l'accident et le manque de sommeil ont raison de sa vigilance.
S'inscrit alors dans cette situation une possibilité d'intervention extérieure. Alors qu'il dort, un autre individu, le véritable assassin en l’occurrence, s'aventurerait dans la champignonnière. Il y laisse son fameux pull-over rouge. C'est l'indice qui fait accuser un innocent à sa place.
en 1978 :

les 4 portes
La "théorie du 2e homme" a bien sûr de quoi laisser septique.
Elle découle en fait du témoignage de la femme présente avec son mari sur le lieu du crime.
En 1974, dans une interview enregistrée, cette femme affirme avoir vu le meurtrier entraîner la fillette dans les fourrés. Elle précise que l'enfant avait été extrait par la portière arrière.
Il ne peut bien sûr pas s'agir de la Peugeot 304 de christian Ranucci. C'est un coupé 3 portes.
Mais pour peu que l'on tienne ce témoignage pour vrai, il laisse le champ libre à l'hypothèse de 2 actions concomitantes.

Dans ce cas de figure, un autre véhicule est arrêté sur le bas côté.
C'est la voiture du ravisseur dont il en extrait l'enfant.
Les poursuivants croient alors identifier le véhicule qui venait de causer l'accident du carrefour de la Pomme.
Quel serait ce véhicule ?
il pourrait s'agir en l’occurrence de la fameuse Simca 1100. Ce modèle de voiture dispose bien de portes arrières. C'est précieusement le type de véhicule que le garagiste a distingué dans la cour de la résidence Saint-Agnès, lieu de l'enlèvement.
Les 2 voitures, la Peugeot 304 et la Simca 1100 passent l'une à côté de l'autre. En se croisant, à moins que la Simca soit déjà stationnée sur le bas côté.
Partis à la poursuite d'une voiture qu'ils ne savent pas nécessairement être une Peugeot, le couple croit la retrouver en apercevant la Simca 1100 garée sur le bord de la route.
L'explication est tangible, et le témoignage de l'observatrice devient crédible. Mais l'hypothèse demande un détail essentiel pour être validée.
un hasard extraordinaire
Pour que la situation précédemment décrite soit possible, Il faut bien sûr un incroyable concours de circonstance.
Christian Ranucci durant sa fuite, aurait croisé, ou peut-être dépassé la voiture du meurtrier. Ce dernier aurait choisit de s'arrêter dans le coin pour commettre son forfait.
Même heure, même endroit : la thèse, pour être validée, demande une vérification préalable. Elle passe par la consultation du rapport d'autopsie.
"l'oubli"
Pourquoi consulter le rapport d'autopsie ?
Pour voir l'heure du décès, telle que l'a évaluée le médecin légiste.
L'heure doit faire coïncider deux éléments : l'accident de la Peugeot 305 et le crime de l'homme à la Simca 1100.
Il faut, comme on vient de l'évoquer précédemment, qu'il y ait une unité de lieu, mais également une unité de temps.
Autrement dit, on doit avoir confirmation que la fillette a été tuée le lundi 3 juin 1974 autour de 12h45. C'est a priori acquis puisque le médecin légiste n'a signalé aucune incohérence de temps avec les évènements incriminés. Et au procès, il ne dira rien non plus à ce sujet. Un silence qui vaut pour un acquiescement.
la découverte
C'est le réalisateur michel Drach qui fait exploser le mythe en 1979.
Pour les besoins d'adaptation en film du "pull-over rouge", il se procure le rapport d'autopsie. C'est là qu'il découvre "l'oubli". Ce que personne au cours de l'instruction ne s'était donné la peine de relever.
Aussi aberrant que cela puisse paraître, il n'est fait mention d'aucune date et heure de décès. Et pourtant, il y a bien l'examen du "bol alimentaire". Ce préalable indispensable à toute datation a été réalisé de manière conforme.
Le résultat à attendre de cette analyse gastrique est tout simplement absent. Il n'y a pas la moindre note justificative pour expliquer cette lacune. Et donc aucune garantie que le crime a bien eut lieu le lundi 3 juin autour d'une heure moins le quart. L'assassin a donc pu commettre le meurtre à un autre moment que l'accident de christian Ranucci.
Par conséquent, à partir de 1979 :

imprécision
On pourrait tergiverser sur l'omission de la date et de l'heure de décès.
Le hiatus est on peut le dire "en cascade".
Les intervenants judiciaires ayant eut ce document en main se succèdent. Aucun ne réclame d'éclaircissements sur cette absence d'heure de décès.
L'explication la plus simple de cette absence dans le dossier serait que le résultat d'autopsie ne colle pas avec le jour et l’horaire correspondants à l'accident. Le crime se serait-il produit à un moment différent ?
L'affirmation serait terrible. Terrible car elle innocente implicitement christian Ranucci. Si l'on détermine que la fillette est décédée en dehors d'un horaire situé autour de 12h45 le lundi 3 juin, alors christian Ranucci ne peut pas être l'assassin. Une révélation terrifiante pour l'enquête car il s'agirait du grain de sable dans l'implacable accusation.
Mais que pourrait faire seul contre tous le médecin légiste ?
la rigueur scientifique
En 1974, personne n'ose mettre en doute la culpabilité de christian Ranucci.
Certains journaux ne se gênent pas pour jeter l'affaire à la vindicte populaire.
Notre médecin légiste, s'il a détecté que "quelque chose cloche", a de quoi se sentir seul. Qu'il ose annoncer une heure, voir un jour différent, et c'est toute sa crédibilité qui risque de s'écrouler. C'est simple : on le croira pas. On mettra par terre son analyse. Sa méthode d'investigation sera mise en doute.
Dans une affaire criminelle où l'on retrouve tardivement un cadavre, il est exceptionnel de connaître précisément la date et l'heure exactes de l'assassinat. Pour cela il faut des témoins.
Or il y a des dépositions qui incriminent christian Ranucci et donnent un horaire de manière catégorique.
Avec une telle opportunité, notre médecin légiste n'a plus qu'à inscrire en rapport d'autopsie : "lundi 3 juin entre 12h30 et 13h". Personne ne posera de question. Il s'agira ni plus ni moins d'une confirmation.
Il faut croire qu'un scrupule professionnel retient la main de l'expert. Mais pourquoi laisser un blanc ?
La réponse est à trouver dans le procès.
une psy post-mortem
9 mars 1976 : 1an et 1/2 plus tard.
Notre légiste rapporte le fruit de ses observations devant la cour du tribunal pénal d'Aix-en-Provence.
Mais il n'est pas seul. Ils sont deux experts médicaux à venir déposer.
Dans un 1er temps, c'est le confrère psychiatre qui intervient. Son analyse se borne à présenter les caractéristiques de l'accusé comme pouvant faire de lui l'auteur d'un crime. Pour les juges comme les jurés, ces propos ne sont pas essentiels pour se faire un avis.
Mais en 1980, soit 4 années plus tard, ce même expert réalise, peut-on dire, une "innovation médicale mondiale" : la 1ère autopsie psychiatrique. (sic !)
Christian Ranucci a été coupé en deux et enterré depuis 4 ans. Le psychiatre choisit alors ce moment pour estimer que le cadavre aurait mérité des circonstances atténuantes.
"J'aurais été juré, je n'aurais pas voté la mort" déclare-t-il.
Il n'a pourtant pas aidé à influencer les citoyens tirés au sort vers cette décision. On l'interroge sur son mutisme "sélectif" au procès. Il n'a guère contribué à atténuer les charges pesant sur l'accusé. Lui se justifie en ces termes :
"J'ai été étonné que l'on ne me pose pas plus de question."
Facile ! Dans ce cas, l'expert ne donne jamais de mauvaise réponse. Il n'omet pas non plus de fournir des résultats. C'est juste qu'on ne lui a pas posé la bonne question.
Conclusion : il faudrait être soi-même expert pour pouvoir interroger un expert !
Le blanc laissé par le légiste dans le rapport d'autopsie procède, on va le voir de la même logique.
la parade
dialogue puéril à peine fictif :
question : " pourquoi tu l'as pas dit avant ? "
réponse : " parce qu'on me l'a pas demandé." (sic)
Habitué au traitement de ses examens cliniques par l'autorité judiciaire, le légiste se doute que le risque est bien faible que l'on repère son omission.
Son travail va rejoindre l'épais dossier d'instruction qui comprend les déclarations des témoins, l'inventaire des scellés, les rapports des policiers, les compte-rendus d'entrevues, les rapports médicaux de 11 spécialistes, etc...

Pour découvrir l'oubli, il faudrait affronter le langage médical abscons du rapport d'autopsie, en extraire le relevé du "bol alimentaire", et déceler l'information manquante.
Autant chercher dans une meule de foin une aiguille ... qui ne s'y trouve pas !
un grand moment de solitude
Notre légiste ne se sent pas une âme de Galilée lançant à la doxa :
"Et pourtant elle tourne (pas rond cette histoire) !"
Pour peu qu'il se soit rendu compte d'une incohérence entre le récit qu'il lui a été donné, et la date et heure qu'il évalue, il pourra préférer de sagement se taire.
De son côté, la juge d'instruction est en droit de penser que si quelque chose ne colle pas, on ne manquera pas de le lui signaler.
Mais une fois que le dossier est transmis de mains en mains, c'est aux suivants de s'en dépatouiller.
la passation
Dans toute cette affaire, le même scénario se répète à chaque étape.
Chacun se refile le dossier de bureau en bureau en se dégageant de toute responsabilité.
On rassérène son esprit en se disant que de toute façon cela finira au pire par la grâce présidentielle.
Et il en va ainsi jusqu'à l'étape finale où le récapitulatif de ce dossier arrive sur le bureau de l’Élysée. L'état d'esprit "je m'en lave les mains" est censé s'arrêter à ce stade ultime.
Il y a bien sûr une autre possibilité, que seuls les mauvais esprits s'autoriseront. Cette perspective avalise l'idée d'une rigueur professionnelle "remarquable" dans le suivi du dossier. Le rapport d'autopsie aurait été lu dans son intégralité durant l'instruction. Mais on passe discrètement sur ce "détail".
Une genre d'omerta en quelque sorte. Personne n'ose dire : "Tiens, y'a pas l'heure du décès ?"
Rappelons seulement que l'instruction de l'affaire Ranucci a battu un record de vitesse quasi-homologué aux anales judiciaires.
Alors pourquoi aurait-on perdu son temps à chercher une information, en l’occurrence l'heure de décès, quand les témoins sont censés l'avoir déjà fournie ?
Et pourtant cette donnée essentielle mérite d'être confirmée par des éléments plus solides qu'une simple observation visuelle. La concordance entre la date et l'heure observée par témoignage, et celle constatée par autopsie conditionne l'objet de notre propos : la fameuse théorie du 2e homme.
la genèse
L'hypothèse d'un autre intervenant dans la champignonnière repose sur 2 conditions :
| le témoignage de la femme qui a vu une voiture 4 portes est crédible | ![]() |
la date et l'heure du décès sont bien le lundi 7 juin peu avant 13 heures |
Pour ce qui est du 1er point, on peut toujours mettre en cause la fragilité du témoignage humain. Quand bien même celle qui l'a fourni sait mettre de la conviction pour ne pas dire de l'acharnement dans l'enregistrement radiophonique qui en a été conservé :
" Un monsieur est descendu de voiture et a obligé un enfant ..., a obligé, ... à arraché un enfant de la porte arrière et il est parti dans la colline."
Cette affirmation invite a minima à la plus grande prudence. Car ce n'est pas le seul élément apporté par cette même observatrice qui prête à polémique.
Mais si la fragilité d'un témoignage relève des travers humains, la rigueur scientifique doit au contraire s'affirmer comme un socle de certitude. Aussi doit-on se tourner avec plus de confiance vers l'avis de cet homme assermenté qu'est le médecin légiste.
une révélation tardive
Un expert doit en toute circonstance s'efforcer de répondre par oui, ou par non.
En cas d'impossibilité, il peut encore justifier que les connaissances disponibles sont insuffisantes pour être à même d'avancer une réponse scientifiquement inéluctable.
Cette réponse, le médecin légiste a fini par la donner. Bien plus tard, hélas, il fournit une explication au blanc laissé dans son rapport : les conditions climatiques auraient empêché une datation fiable.
L'été 1974 est bien chaud en ce début de mois de juin. Le corps retrouvé commence un état de putréfaction. La datation de la mort devient alors incertaine.
Ceci dit, le médecin tient à préciser "que la mort pouvait parfaitement correspondre à la date et heure retenues au procès" ... (ou pas !).
Voilà en tout cas une information que l'on aurait bien aimé avoir en 1974 au cours de l'instruction. Ou même en 1976 à l'occasion du procès, plutôt que les effroyables descriptions des blessures infligées à la victime.
Pas de date ni d'heure de décès déterminables, c'est pourtant une donnée que tout le monde peut comprendre, à commencer par les jurés.
Malheureusement cette lacune est révélée en 2006, soit exactement ... 30 ans après que christian Ranucci soit mort et enterré.
conclusion
En 1980, le psychiatre de l'affaire Ranucci déclare :
"Dans mon rapport, il y avait largement de quoi lui trouver des circonstances atténuantes."
On déplore qu'il n'ait pas plus mis en valeur "la qualité de son travail".
En réalité, dans le rapport du médecin légiste, il y avait carrément de quoi innocenter christian Ranucci.
Il aura fallut 30 ans pour découvrir pourquoi "l'honnêteté" du médecin légiste avait laissé un blanc dans le rapport d'autopsie.
Sans la moindre assurance sur la date et heure du crime, la théorie du "2e homme" est aujourd'hui définitivement caduque.
Les déclarations de la femme témoin sont à prendre avec des pincettes. Et les pincettes du légiste n'ont pas permis de prouver que le meurtre avait eu lieu au même moment que l'accident.
Il n'y a plus besoin de faire appel à des concours de circonstance exceptionnels.
aujourd'hui :

